Et les dictatures bienveillantes ?


#1

Bonjour

On a parfois un peu l’impression, quand on parle des communs avec des théoriciens, que ce sont des mini-républiques autogérées, avec une assemblée générale permanente votant des lois et soumettant à son autorité souveraine les ressources à sa disposition.

Cette vision des choses est sans doute très décalée par rapport aux réalités :slight_smile:

  • parce que passer son temps en assemblée générale permanente ça fait des réunions qui terminent à pas d’heure
  • parce que dès fois on préfère déléguer à une personne à qui on fait confiance (et qui est volontaire pour se taper le boulot)

En vrai, il y a plein de communautés qui n’ont aucune mode de décision formalisée, et ou en pratique il y a une personne qui est en mesure de prendre les décisions structurantes… C’est un mode qu’on connait dans l’univers du logiciel libre, appelé “dictateur bienveillant”.

Et la notion de bienveillance n’est pas anodine : on parle d’un monde de communautés ouvertes (où on peut entrer et sortir librement), de ressources ouvertes (auquelles on peut accéder sans contrainte), et d’absence de hiérarchies formelles. Ce n’est certes pas le monde de Montesquieu et de la séparation des pouvoirs, mais pas non plus un univers de dictature avec police secrète et invasion de la vie privée.

Bref je ne pense pas qu’une procédure de décisions formelle de la communauté soit nécessaire pour qu’il y ait commun; ce qui compte c’est que l’usage effectif impacte la gouvernance. C’est à dire que les règles s’adaptent à des attentes et des usages, que ce soit par délibération formelle ou par bienveillance du créateur des règles.


#2

Bonjour,

Je ne ferai pas tout à fait la même analyse du phénomène du “dictateur bienveillant”. C’est une situation que l’on retrouve en effet dans certaines communautés du logiciel libre et que l’on a souvent associé au développement du logiciel Linux, dans lequel Linus Torvald, fondateur du projet, a effectivement joué un rôle important d’arbitrage lorsque des décisions importantes devaient être prises.

Mais à mon sens, ce mode de gouvernance “personnifiée” constitue une phase “juvénile” de la gouvernance d’un Commun. Beaucoup des grands projets libres passent d’ailleurs par là, avec la figure d’un fondateur porteur d’une vision qui rassemble autour de lui une communauté pour initier un processus de “commoning”. Richard Stallman a été placé dans une position similaire avec le projet GNU et Jimmy Wales également avec Wikipédia.

Mais en général, ce stade de la “dictature bienveillante” se révèle instable et les projets finissent par en sortir pour “dépersonnaliser” la gouvernance. Dans les cas de Linux, GNU et Wikipédia, ce sont à présent des fondations qui ont remplacé le “père fondateur” et c’est la communauté elle-même qui a récupéré l’essentiel de la gouvernance des projets, par le biais de procédures formalisées de décision.

C’est en ce sens que je dis que la personnification constitue une sorte de “maladie infantile” de la gouvernance des projets en communs, qui traduit en réalité un inaboutissement du processus d’institutionnalisation. J’irais même jusqu’à dire qu’un projet qui n’arrive pas à “tuer le père” se met en grand danger pour son existence.

On peut même aller plus loin si on adopte la grille de lecture de Dardot et Laval dans leur ouvrage “Commun”, chez qui le Commun est essentiellement caractérisé par sa nature démocratique impliquement une co-participation des membres à la prise de décision. Dans ce modèle, il faut admettre qu’une communauté fonctionnant selon le principe du “dictateur bienveillant” n’est tout simplement pas un Commun. Par exemple, Linux dans sa phase d’incarnation par Linus Torvald constituait certes une ressource ouverte, mais pas un bien commun, à cause de la capture de la gouvernance par son fondateur. Il ne l’est devenu que par la suite, lorsque la fondation Linux s’est formalisée et a pris le relai comme cadre d’exercice des décisions.

On doit d’ailleurs aussi pouvoir trouver des processus inverses où des projets commencent réellement comme des Communs, avec une vraie gouvernance collective, mais dégénèrent ensuite parce que la gouvernance est capturée par un individu qui arrive à instaurer une dictature “bienveillante” (ou pas…).

Tout cela pour dire que selon moi, nous devons être particulièrement vigilants et stricts d’un point de vue conceptuel sur ces questions de gouvernance : un commun sous dictature, même bienveillante, n’en est tout simplement pas un.